Au commencement était le père

Au commencement était le père

Mots clés : papa couple divorce enfant séparation féminisme

J’entends souvent “Les rapports entre les hommes et les femmes sont devenus difficiles ».
Non.

Ils l’ont toujours été. C’est pourquoi religion et société fournissaient des rampes auxquelles se tenir. Il y avait des catégories, des cases. Moins de possibles. Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place, en tout cas à une place. Les relations étaient compartimentées à l’excès pour canaliser le pouvoir du féminin, le romantisme faisant feu de tous ces interdits. Car tout extrême en éveille un autre, et la politique de l’évitement suscite celle de la passion. Il y avait la maîtresse, l’épouse, la nourrice. On ne mettait surtout pas tous ses affects dans le même panier. Parce que c’est angoissant. En miroir inversé, on trouve les sociétés matriarcales de certaines tribus hyper castratrices avec les hommes. Les deux guerres mondiales ont eu la conséquence certes positive de favoriser l’émancipation féminine, même si on a mal compris le chapitre fondamental de ces tragiques leçons : nous ne sommes pas ennemis, serrons nous les coudes. Les hommes au front les femmes à l’usine, l’image était pourtant claire.

Mais le progrès existe-t-il en matière de nature humaine ? Pourquoi vouloir penser un progrès dans une nature cyclique et circulaire ? Un bout de vie entre une naissance oubliée et une mort ignorée. Un chemin à transcender et un défi à relever. Mais difficiles ils l’ont toujours été tout simplement parce que le rapport à soi-même l’est alors à autrui je n’en parle même pas. Se regarder dans le miroir c’est devoir accepter que nous sommes d’emblée le fruit de deux altérités radicales dont le tout dépasse la somme des parties.

La preuve, nous avons conquis notre liberté et pourtant la communication avec l’autre sexe est toujours désastreuse. Si ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, peut être le problème se situe t-il dans une difficulté à savoir ce que nous souhaitons exactement les uns et les autres et à se le formuler d’individu à individu sans trop demander à l’état de légiférer sur nos désirs. Plus de création moins de généralité, serait-ce un début de clé ? Ne serait-ce parce que chaque fois que l’on autorise quelque chose, on sous-entend que l’Etat aura bientôt le pouvoir de l’interdire.

Ces rapports donc sont difficiles dès lors qu’ils sont moins cadrés. Le mariage ne se fait plus sur ordre des parents ce qui ne veut pas dire que les grilles de lecture ne demeurent pas intériorisées pour nombre d’entre nous. PMA pour tous, mariage gay, euthanasie, avortement, nous élargissons les limites du possible en espérant les abolir mais cela a pour effet pervers de mettre dans le même panier toutes les demandes, de la plus légitime jusqu’à la plus psychotisante, le délire transhumaniste… sans résoudre un problème clé : la communication entre les hommes et les femmes. Cet inapaisement ne serait-il que le reflet de notre propre mariage intérieur échoué, inaccompli ? Après tout pourquoi travailler sur soi-même puisque l’autre assumera au fil de nos demandes inconscientes, non formulées mais bel et bien projetées, tout ce qui de nous, nous insupporte ou à tout le moins nous incommode ?

Rapports difficiles, délicats, parce que l’altérité nous angoisse, c’est une constante cérébrale. Peur et désir se côtoient pour notre survie. Sans peur pas de survie, sans attirance, non plus. Les hommes ont peur des femmes, ces êtres mystérieux auxquels la nature confère d’étranges pouvoirs. Si en plus de donner le plaisir, la tendresse et la descendance, elles pensent, désirent, choisissent et s’affranchissent, cela est inquiétant pour la tranquillité. Séduisant mais inquiétant. Ce qui donc réveille l’ambivalence. Moins on maîtrise, plus on éprouve de sentiments contradictoires. Pourtant le chaos est souvent l’antichambre d’un nouvel équilibre, il n’est pas forcément dangereux en matière émotionnelle. A défaut de l’accepter on se conduit de façon ambivalente. Comme certains hommes qui nous veulent indépendantes mais acquises, coquines mais pas vulgaires, intelligentes mais naïves, brillantes mais soumises, modernes, mais conservatrices, mères, mais pas le vendredi. Et nous prenons un certain plaisir, il est vrai à faire coexister en nous l’épouse, la mère, l’amante et la professionnelle, la maîtresse de maison et la maîtresse tout court, l’infirmière et la femme fatale, la bonne copine et la bru idéale. Mais à leur tour… Les femmes ont peur des hommes, prédateurs et despotes potentiels. L’inconscient féminin porte en lui la trace des viols, des abus, des enfants sans père, des rejets liés à l’infertilité, lesquels font parfois confondre désir de grossesse et de maternité. Car, ce n’est pas culturel, mais anatomique, l’homme aura toujours une sexualité projective et la femme réceptive. Inutile d’accuser la culture, Dame Nature a choisi. D’où l’inutilité, la dimension « hors sujet », à mon sens, de certains courants féministes. L’homme n’est pas responsable de la répartition naturelle des dégâts physiques. Nous sommes mal loties, c’est un fait. La triple peine des règles, de la grossesse et de la ménopause assortie des hormones qui disent l’inverse de la mode en matière de taille de jean, et ordonnent à nos hanches de stocker quand celle d’un homme ordonnent de faire du muscle, c’est pour nous. Mais consolons-nous, être une femme nous confère le double pouvoir de la beauté et de l’amour. Abriter en nous la force de l’enfantement et la fragilité du désir, est immense. Savoir que c’est ce corps qui bâtit un bébé, silencieusement, est stupéfiant. Les femmes ont peur des hommes donc. Celui qui doit protéger la meute peut aussi la détruire. Voltaire disait que la faiblesse des hommes fait la force des femmes. Dans une certaine mesure oui mais gare à l’effet boomerang. Je crois que la faiblesse des hommes fait la faiblesse des femmes surtout. Ce jour-là Voltaire n’avait peut-être pas toutes ses lumières. L’homme peut soumettre, engrosser, enfermer, tuer. Et nos armes de séduction massives devenir des armes de destruction massive. Avilir une femme, la réduire au statut d’objet inexistant mais doté d’attributs excitants, c’est jubiler du déni, mettre à distance l’angoisse qui surgit devant celle qui peut vous rendre en un instant amoureux et papa à la fois. Vertige.

La dépendance bien que réciproque demeure étrangeté et danger. Mais elle disparaît si l’on peut penser la relation autrement que sous l’angle de l’opposition et du pouvoir pour fêter cette insondable complémentarité qui peut à tout âge nous rapprocher. L’Occident oppose, l’orient intègre et dépasse les clivages. Pourquoi vouloir cliver, quand la nuit a besoin du jour, le blanc du noir, la tristesse de la joie.
Après tout notre conjoint c’est à nous-même que nous devons reprocher de l’avoir choisi et sûrement pas à lui. Célébrer notre complémentarité nous libèrerait d’une gangrène conjugale, celle de la comparaison et de la méfiance. Pour autant que les deux le souhaitent, ce qui ne va pas de soi en dépit des beaux discours. Comme l’expliquait si bien Jung en des termes différents, notre ombre nous mène par le bout du nez. Et nos egos et nos inconscients ont peur. Peur au point de nous faire parfois fuir le bonheur de peur qu’il ne s’en aille. Combien d’entre nous choisissent des conjoints qu’ils n’aiment pas « trop » pour éviter le risque d’une passion profonde, donc dangereuse.

Socialement, les relations hommes femmes qui évoluaient positivement avec le traumatisme des guerres mondiales ont été à nouveau englouties par l’ombre. Je crois que Mai 68 a été une véritable bombe, une mine anti personnel pour le masculin. Torrent d’illusion. Énormes dégâts collatéraux. Des avancées essentielles pour les femmes n’auraient jamais dû se transformer en plaidoyer contre les hommes. Nous avons l’air fines maintenant avec tous les pouvoirs. Ça ne nous met pas à l’abri du viol, et nous avons une charge mentale bien trop grande. Il faut se battre sur les points concrets comme le salaire ou la retraite, oui, mille fois oui. Mais cesser de généraliser sur les hommes. Très souvent ils sont contents que l’on demande et ceux qui ne le sont pas ne sont pas des hommes, matures et élégants (ah l’élégance comportementale, s’ils savaient combien c’est efficace pour séduire), ce sont des gougeats ou des manipulateurs, point final. Mais on ne peut pas être à la fois féministe et se plaindre qu’ils soient mous comme des chapons. Alors plutôt que râler qu’ils n’aient aucune initiative, positivons en songeant qu’au moins, nous pouvons demander ce que nous voulons. Reste la rhétorique…après tout la vie est un art martial, pas un sport de combat. ça ferait trop mal aux articulations, le curcuma ne suffirait pas.

Plus sérieusement, s’il importe que des mouvements et des pensées en marge viennent empêcher de penser en rond, faire bouger l’immobilisme, déranger le centre de gravité, l’autour n’est pas le noyau et faire d’un élément nécessaire à l’équilibre du tout une fin en soi revient à créer une impasse. Transformer un moyen en -isme c est en perdre le potentiel et y perdre la raison. L’individualité se perd dans l’individualisme, la scientificité dans le scientisme, la féminité dans le féminisme, et le sentiment dans le sentimentalisme.

Les rapports entre hommes et femmes ne sont pas devenus difficiles, ils sont devenus paradoxaux. Débridés mais introuvables. La liberté parfois confine au désert et chaque époque, chaque progrès, chaque médaille a son revers et son ombre. Car lorsque la liberté est absence de contrainte elle est embryonnaire, par défaut et pleine d’embûche. Ces rapports, je le saisis un peu plus à chaque psychothérapie, sont à créer et à penser. “Il ne m écoute pas” “elle n’est jamais satisfaite”. Souvent, cela résulte d’un choix de conjoint erroné sur la base de problématiques personnelles et familiales non réglées, d’où mon insistance auprès de certains patients à ne pas s’engager trop vite. Et ce d’autant que ce qui autrefois correspondait aux fiançailles est une période excitante et agréable de découverte de l’autre sans risque d’enfermement. Il est simple de décider que l’on va tout créer, tout inventer, en se débarrassant de nos schémas familiaux et de nos habitudes enkystées au profit d’un regard sur l’autre de pure perception, d’accueil, sans attente ni certitude. Peut- être en demandons- nous trop au couple à l’ère du bonheur obligatoire. Cela a mis les hommes en posture défensive. Or mater certissima… Le père lui n’étant parfois convoqué que pour engendrer sans être concerté pour éduquer. Pourquoi donc tant de haine quand on a tant besoin les uns des autres pour exprimer le meilleur de nous? A l’échelle collective les guerres de religion constituent l’absurdité qui veut tuer au nom de Dieu et de l’amour, à l’échelle individuelle, combien de jalousies et d’égoïsmes prennent le nom du mariage. Ce n’est pas pour rien que l’on parle de ménage. Oui le couple est souvent la rencontre de deux inconscients mal éclairés et pas du tout nettoyés. Le coup de foudre est très souvent une projection de son anima chez l’homme, (son animus chez la femme) qui une fois qu’il (elle) aura réalisé son mariage intérieur comprendra qu’il n’était pas amoureux (se) mais simplement en manque par rapport à une image intérieure non conscientisée. Notre manque à être nous pousse vers l’autre, mais parfois n’importe comment, et nous pouvons a contrario passer à côté d’une belle rencontre, simplement parce qu’elle arrive comme un éclair dans un ciel serein, inattendue, révoltante, déstabilisante et pourtant, indispensable.

Pourquoi défigurer le féminin dans le féminisme, en singeant avec puérilité pour punir les hommes comme s’ils étaient des enfants un machisme qui résulte de l’éducation… par la mère assurée. Tout le monde est perdant, l’autre devenant coupable simplement parce qu’il n’est pas identique, les individus se rétractent et la société perd en joie ce qu’elle gagne en mollesse cynique.
Du pouvoir nous en avons bien assez, bien trop. Il faudrait oublier ce gros mot relationnel. Aimer c’est recevoir, et se laisser surprendre. Si les hommes nous piègent encore sur certaines servitudes peut être est ce que nous ne sommes pas assez claires ou convaincues de l’absurdité d’une telle hiérarchie. Si je suis la première à trouver odieux ces écarts de salaires et de retraite entre hommes et femmes, -et je me sens légitime à en parler ayant dû en profession libérale autofinancer quasi intégralement mon congé maternité, ma profession me mettant plus qu’une salariée ou une fonctionnaire en position de dépendance potentielle- étant donné que s’il devait y avoir un écart ce serait dans l’autre sens : c’est nous qui sommes ralenties par les grossesses, nous qui devons dépenser du temps de l’énergie et de l’argent à garder la ligne que nos hormones menacent alors que les hommes n’ont pas ces injonctions paradoxales ni ces obstacles. Il nous faut du vernis, des brushings, des talons, des RV de médecins plus fréquents, une remise en forme après l’accouchement, des compléments alimentaires pour pallier les désordres hormonaux et les nuits trop courtes, des séances de kiné pour compenser des stilettos qui ne le sont pas, compensés, mais nous sommes plus scrutées et moins payées. Expliquez-moi ce serpent qui se mord la queue. La première aussi à trouver parfaitement insupportable que nos cuisses soient une monnaie d’échange et qu’en tant que femme j’ai été agressée pour un projet de film. On peut se concentrer ? A un producteur banalement fils de Weinstein plutôt que d’Einstein je disais récemment pour sauver les miennes -de cuisses- “je suis navrée, je ne couche que pour le plaisir et comme je doute que vous puissiez m’en donner je vous souhaite une bonne soirée”. Seulement ne soyons pas nos propres fossoyeurs.

Et pour revenir à mon sujet, je pense que c’est en rendant sa place au père que nous commencerons à régler le contentieux, et à résoudre autant le problème du couple parental que celui du couple conjugal et de la cellule familiale. Dire « il se jette dans le travail, il ne sait faire que ça, et aller au golf », c’est peut-être l’antichambre d’une question essentielle « Est-ce que je lui donne envie de rentrer à la maison ? Ou est-ce que je lui fais payer mon propre manque à être dénié ? Est-ce que je l’accueille en amoureuse de son altérité ? Ou est-ce que je joue à être ma mère en lui demandant de ne surtout pas être mon père ?» Un naît de deux. Tant que nous nous raidirons dans un enjeu de pouvoir, nous nous priverons d’une relation d’être à être, qui est crue, parfois violente, nécessité d’assumer les conflits et surtout d’assumer des choix parfois douloureux ou déchirants mais qui permettent que le couple soit une création. Car le couple n’est pas un véhicule ou une assurance. Ce n’est pas un plan épargne en affection non plus, comme on prévoirait un plan épargne en actions à la banque. Le couple est une possibilité, autrement dit ne devient réalité que si on le crée chaque jour en l’autorisant à venir à nous. Pas en planifiant une vie qui soumet l’autre à des dead lines, dans un négoce qui frise le chantage ou à tout le moins le recrutement, mais en acceptant de ne pas connaître l’autre même après dix ans. L’engagement n’est pas une habitude succédant à un deal c’est un travail physique quotidiennement accepté et un challenge lentement relevé. Alors certes, mieux vaut choisir celui ou celle qui suscite un tant soit peu d’admiration et de désir car la tâche est herculéenne. Vivre à deux c’est devoir contrôler chaque jour ses paroles et canaliser son pulsionnel, l’agressivité, la fatigue, l’ambivalence.
S’il n y a pas de droit d’échouer, l’excès de pression autant que d’imprévu écrase le plaisir et pour éviter la dépression le couple sombre dans l’indifference, qui en est l’équivalent relationnel. S’il n y a à l inverse, aucun intérêt à réussir, les centres dopaminergiques et les circuits de récompense cérébraux ne sont pas activés et donc on ne se met pas en mouvement. Or le couple est une danse qui s’arrête lorsque cessent les mouvements psychiques.

Le père donc. Car que constate-t-on dans un cabinet de psy ? Que les patients qui ont manqué d’une mère aimante et équilibrante sont affolés, douloureux, torturés, carencés, les pieds dans le vide, toujours en marche pour tenter de récupérer ce qui fait défaut au dedans, cette fondamentale sécurité, ce havre. Mais ces patients, de leur faille savent très souvent tirer la créativité et donneront ce qu’ils n’ont pas reçu. Le bonheur de l’enfant maltraité consiste à créer pour l’offrir ce qui lui a manqué. Le cœur humain est ainsi fait qu’à un certain seuil de souffrance, l’autre ou moi c’est égal. Mes patientes inquiètes de devenir mères et qui tentent de s’extraire d’un rapport sanglant -en référence aux menstrues autant qu’à la mort psychique vécue dans leurs angoisses d’abandon et de néantisation- à une figure maternelle inepte, inapte voire meurtrière, se rassurent peu à peu. La possibilité d’aimer un homme qui les rendra mère leur permet d’introduire la différence et la nuance, dans le jouir de l’orgasme qui devient lieu où s’arrimer bien plus que se perdre mais celui-ci aussi doit être arraché à la mère toxique- la nuance est de taille entre « devenir mère comme ma mère » et “devenir la même mère que ma mère ». Penser que l’homme et l’enfant font la mère est essentiel pour les plus hantées d’entre nous par une mère folle à lier ou perverse. Le masculin sauve de la psychose alors ne tirons pas trop sur l’ambulance. Les mères fusionnelles font bien plus de dégâts que les patriarches un peu trop sévères qui se prennent pour le père fouettard. Une crise d’ adolescence musclée et tardive viendra à bout du second, alors que la première détruit les limites internes.
Nous femmes, recevons du père et de l’enfant ce que la mère toxique n’a finalement qu’abîmée mais jamais possédé. À mère toxique fille impuissante, l’impuissance féminine étant probablement à situer du côté précisément de la toute-puissance, de l’auto-suffisance fantasmatique, de l’impossibilité à lâcher prise, la mère toxique étant celle qui, enfermant l’enfant dans sa croyance perverse ou délirante interdit à sa fille d’accéder à la confiance, la confiance en elle et donc la possibilité de « tenter » l’aventure de la vie et de la rencontre entre autres avec le masculin. Cela se soigne, j’en témoigne depuis des années, mes patientes au féminin réparé et ranimé sont lumineuses et pas seulement d’espoir, l’espoir demeurant souvent un vide illusoire. Mais les patients -es qui ont manqué d’un père eux, auront peut -être une souffrance intime et narcissique un peu moindre quoique- en revanche leur parcours sera d’une effroyable difficulté sans beaucoup de gratifications compensatrices. Car si le maternel est le socle, le contenant, le paternel est l’énergétique, le contenu dynamisant, l’horizon mobilisateur, la promesse du social, l’incarnation de l’altérité nécessaire à la vie. Je sors de ton ventre mais je n’en sors que parce que Dieu soit loué tu y as admis un autre avant moi, ce même autre qui coupe ce cordon devenu mortifère entre nous deux, maman. Car finalement il ne peut être de mère tout à fait toxique si le père intervient pour mettre un terme à l’empoisonnement. Le père introduit le langage, la verticalité. Du sein dans la bouche l’empêchant de parler, l’enfant passe au mot, disant bien souvent en premier “ papa “ et pour cause, il faut bien t’appeler toi qui n’est pas d’emblée là, il faut un salutaire détour par le tiers pour revenir à la mère sans risquer d’être englouti à nouveau dans son giron si tentant et pourtant si dangereux. N’oublions jamais nous les mères, combien nous sommes puissantes. N’oublions jamais combien nos paroles et nos yeux pénètrent nos fils et nos filles. Autorisons-nous à suspendre ce pouvoir et à le déléguer au père et aux pairs. Autorisons-nous aussi à prendre à pleines mains chaque matin et chaque soir cette charge d’âme terrifiante et sublime que les yeux de notre enfant nous confie. N’en rajoutons pas dans cet absolu que nous représentons pour la pensée de nos « petits bientôt si grands ». Nous serons longtemps l’Alpha et l’Omega de leur image d’eux-mêmes. Réjouissons-nous de ce premier “papa” crié d’un ton à la fois catégorique, étonné, interrogateur, autoritaire et non négociable. Ces tout petits en couche semblent se faire sursauter tant il y a d’excitation dans ces deux syllabes. Ce cri convoque le masculin. Tourné déjà vers l’ouverture, le petit d’homme est un champion toute catégorie de la communication indispensable à sa survie.

Les patients qui viennent plutôt avec une problématique autour du père – père tout puissant refusant au fils la rivalité, père pervers abuseur, père falot laissant la mère devenir inquiétante de toute puissance fusionnelle, père absent ou fuyant, père très fou, mort ou gravement malade, père inconnu- auront une double difficulté. Celle de se trouver dans leur identité de genre, homme ou femme et dans leur limite moi-autrui puisqu’ils sont engoncés dans du tout maternel, omniprésent et en souffrance évidemment. Le père étant le premier homme de la vie d’une fille, son regard est-il assez chaleureux, sain, protecteur, encourageant et porteur pour lui renvoyer sans intrusion les contours et l’avenir de sa féminité, un regard juste et qui atteste de sa réalité propre en devenir sans cliché conventionnel ni marginal – le père modèle du garçon, et comment construire son identité sans modèle ou contre modèle, mais avec un absent, un ennemi ou un incapable, l’incapable étant fait tel en général soit par son épouse soit par son propre père. Renvoyé aux jupes de sa mère, l’enfant au père manquant se trouve piégé, garçon dans son œdipe, fille dans la fusion d’un emmaillotement psychique qui ne lui laisse pas d’autre choix que l’extrême ou la transparence pour échapper au gouffre du collage identitaire. Le père donc, incontournable rempart aux conduites autodestructrices – anorexie, scarifications, alcool, conduite trop rapide-, et pas seulement parce qu’il incarne la loi mais plus archaïquement parce qu’il sépare, permettant à l’enfant de commencer son individuation. Et tandis que la mère nourrit le nouveau-né, le père va le nommer à la mairie : premier autre à témoigner de son existence unique, il établit son identité propre et collective dans ce mouvement de reconnaissance et d’inscription dans le champ du social. Face aux pairs et aux aînés, le père assume ce décalage générationel que le bébé impose, ou rappelle du moins, selon son rang dans la fratrie. Non, un enfant ne se fait pas seul, et quels que soient nos échafaudages éthiques et technologiques il faudra toujours, sub specie aeternitatis, de l’homme et de la femme pour engendrer de l’humain. La nature est têtue, rempart à notre fantasme de toute puissance qui ne peut nous mener qu’à la mort, symbolique, sociale, réelle et imaginaire.

Je vois trop de pères qui vivent la double peine du divorce. Ils paient et sont évincés pour le plus grand malheur des enfants. Le lien père enfant ne peut être haché sans briser les ailes du petit. Sachons, nous, femmes, pour notre propre bien, raison garder et mettre de la mesure dans les séparations, faire la part du couple et celle de l’équipe parentale, et remiser l’ego loin des intérêts de nos petits destinés à devenir des grands.

J’ai toujours pensé qu’un père quitté vivait le triple traumatisme d’être largué, séparé de ses enfants et à moitié ruiné très souvent. Je trouve cela injuste et contraire aux intérêts de chacun. Sauf maltraitance, alcoolisme sévère ou troubles du comportement déséquilibrant le mineur je crois que l’on se construit mieux en voyant un père médiocre que sur un vide. L’absence n’est jamais un socle alors que la déception peut être un tremplin. Ne laissez pas, vous les pères, vos ex femmes prendre en otage les enfants en les manipulant. Battez-vous, consultez, imposez-vous. Vous rendrez aussi service à des femmes rendues parfois excessives dans leur déception sentimentale et qui pensent protéger leurs enfants de cette manière alors qu’elles ne font que combler leur solitude et exprimer leur mal-être d’une manière délétère. Restaurer le principe de réalité en s’opposant à de telles dérives fait partie de votre travail de père. On ne peut pas laisser une mère être folle. La folie maternelle est un tsunami dévastateur qui barre l’avenir de l’enfant, lui ôte la sécurité intérieure, la confiance en la vie, les repères, le droit de vivre, l’envie d’aimer, pour semer en lui la culpabilité, la confusion, la honte et la haine de soi. Impliquez-vous, passez par la fenêtre quand on vous ferme la porte. Les enfants voient tout. Un enfant se fait à deux et s’élève à deux, l’accouchement étant peut être le seul moment où il est préférable que l’un des deux sorte fumer une cigarette. Aucun parent seul ne peut prétendre être dans une situation facile. Il faut penser avec un autre adulte, même si l’on n’est jamais d’accord. Le désaccord est aussi, une forme de limite, un rempart, un dos d’âne sur l’autoroute de la catastrophe éducative. Sauf cas de conjoint gravement psychotique ou évidemment maltraitant, le dialogue fait circuler la pensée, prévient la folie, et même s’il y a du conflit c’est dans ce jeu que l’enfant trouvera son je propre. Il vaut mieux des parents brouillons que démissionnaires. Un enfant peut être épanoui dans le bazar, il ne peut l’être dans un bunker psychique où rien ne circule. Et nous femmes, devons parfois comprendre que le problème ne vient pas de l’homme mais de nous- même, lorsque nous demandons dans des exigences paradoxales, au masculin de nous donner quelque chose dont peut être nous ne voulons pas. Ou quelque chose qu’il revenait à notre mère de nous transmettre et dont l’homme subira les conséquences si nous ne nous réparons pas nous-mêmes. Ne nous trompons pas de combat. N’oublions pas que parfois l’ennemi est à l’intérieur et que la liberté ne se réclame pas elle se conquiert et s assume quotidiennement. Et se porte parfois, à bout de bras. Un peu d’eau dans le vin et nous comprendrons peut être que notre ambivalence nous porte préjudice et qu’un peu de dépendance ma foi, ne nuit pas.

Paris, octobre 2018.