Marie-Estelle
Dupont

Accueil
Retour à la page précédente

Psychiatrie en France : les raisons d'un désastre

François Bayrou, à son tour, a évoqué la santé mentale comme une grande cause nationale...

Faut-il s'en féliciter ? 

Lorsque j’alertais sur ce sujet il y a 4 ans, je me faisais traiter d’alarmiste ou de complotiste.

Aujourd’hui, la réalité est telle que les politiques en font une cause nationale. C’est toujours

pareil : lorsque la réalité du terrain est décrite par des cliniciens, les lanceurs d’alerte sont

pointés du doigt, puis tout à coup ce qu’ils disent est repris dans le discours dominant, parce

qu’on « a les chiffres ». Mais quand on a les chiffres, c’est que le mal est fait.

Depuis trente ans la psychiatrie et la médecine en général sont totalement dévoyées en

France. Que la classe politique reconnaisse un problème ne veut pas dire qu’elle remettra en

question le modèle de santé qui en est la cause. Car le pas de côté nécessaire remet en

question toute l’anthropologie à l’œuvre dans la société occidentale moderne.

Comment expliquer un tel état de la santé mentale en France ? 

Il y a plusieurs facteurs. L’être humain est fait pour surmonter les difficultés mais pas la perte

de sens. Or la société de consommation est déspiritualisée, et l’augmentation des burn-outs

exprime la perte de sens et des valeurs humaines dans l’organisation sociale. La France a

réalisé une forme de mariage entre le pire du socialisme et le pire du néo-libéralisme qui

tous deux nient l’importance des liens et la valeur sacrée de la vie, et donc génèrent

addictions et désespoir.

Une anthropologie matérialiste réduit l’être à sa dimension de consommateur/contribuable,

dont la culture d’origine n’a aucune importance et qui donc est interchangeable à l’envie

selon des impératifs économiques. Le règne de l’avoir, de l’image et de l’indifférenciation

des générations, des sexes et des cultures crée de la confusion et évacue la pensée,

l’imaginaire, le symbolique et le spirituel. Or c’est parce qu’on pense, qu’on peut s’interdire

le passage à l’acte. Ces ressources là permettent de surmonter épreuves, traumas et

angoisses. Aujourd’hui, on a les psychotropes, le divertissement et la drogue. Obsédé par

son image et détourné de son intériorité, l’homme contemporain est fragile dès qu’il est mis

à l’épreuve car il n’arrive plus à élaborer.

Les lieux de catharsis de la destructivité inhérente à la nature humaine sont abolis : Le sacré,

les grands récits sont délaissés au profit d’une course à une illusoire immortalité, au contrôle

à tout prix de la vie et de la mort. en congédiant la figure paternelle avec l’injonction à jouir

sans entrave, on a sapé le surmoi structurant qui permet de tolérer de la frustration, on a

placé les mères en situation impossible, avec toutes les charges à la fois, et donc l’enfant en

devenir est bancal. Quand le sacré et le symbolique sont en déroute et que les modèles

identificatoires sont uniformisants (influenceurs, matchs de foot et création artistique à la

Andy Warhol où créer se limite à une répétition ad nauséam de l’identique), la destructivité

inhérente à la nature humaine ne trouve comme mode d’expression que les addictions

(symptôme par excellence de la perte d’espérance et d’estime de soi), la consommation

triste, et le passage à l’acte violent -contre autrui ou soi-même. En perte d’espérance,

l’homme moderne se replie sur lui-même, alors que les liens affectifs, les liens « dans la

tête » (pensée, sentir, percevoir), les liens sociaux sont ses appuis ultimes face au tragique

de l’existence.

On évoque souvent la période de Covid pour expliquer l'état de la santé mentale. Est-ce

pertinent et comment l'expliquer ? 

Ce que le Covid a aggravé, c’est la perte de sens et le délitement des liens nécessaires à la

construction de l’empathie, ce collagène social. On a assigné à domicile des gens bien

portants au nom de la santé et au nom du bien commun, on a exigé des jeunes qu’ils

renoncent à tout ce dont ils avaient besoin pour devenir des adultes responsables et

équilibrés : étudier, sortir, interagir, faire du sport, se décoller des écrans etc. Les jeunes

sont plus morts des mesures sanitaires (suicides, addictions, etc) que du covid. Les aires

cérébrales liées aux compétences sociales sont réduites chez les bébés nés pendant et

depuis la crise sanitaire.

Quels peuvent être les autres facteurs ? 

Le narratif constant de crise sape la disputatio démocratique car l’urgence devient

l’argument d’autorité hystérisant tous les débats.

Notre société valorise les satisfactions immédiates, compulsives. On veut des followers, pas

des amis, des likes plutôt que des fous rires. Cette virtualisation désincarne et appauvrit

l’être. La baisse de l’instruction va avec plus de violence et moins d’élan vers l’autre.

Une société où l’impératif de jouir vite et beaucoup, dans une temporalité confinée à

l’instant, disqualifie le savoir au profit de l’avoir et de l’image, ne peut conduire qu’à une

guerre de tous contre tous, où la notion d’effort est supprimée et donc, la loi du plus fort

reprend le dessus.

On parle souvent, sur le terrain de la sécurité, de déséquilibrés;... Est-ce une préoccupation

d'abord médicale ? 

Non et c’est extrêmement grave de confondre le mal et la maladie car cela stigmatise les

malades mentaux. Les schizophrènes ou les dépressifs par exemple ne sont pas plus violents

que le reste de la population. C’est un déni du mal et un refus de remettre en question

l’idéologie dominante dans tous les domaines : école, santé, justice, immigration, politique

familiale, grandes entreprises.

Dupont Marie-Estelle

Autres Articles