L’éternel recommencement. On ne les compte plus. Ces mineurs qui tombent sous le coup d’autres mineurs. Jour après jour. A l’image du corps inerte d’Elias, le corps social est troué. Et les victimes encore vivantes, parents, ami témointentant de réanimer son copain, avec un sang-froid héroïque, font face à la violence par banalisation de leur tragédie.
Placés en détention provisoirepour « extorsion avec violences ayant entraîné la mort ». Cette formule est indécente. En face de l’absence d’empathie de ceux qui frappent en se fichant des conséquences de leurs actes -voire en jouissant de sadiser-certains adultes en position d'autorité, répondent par la même absenced'empathie à l’endroit des victimes. « Mal nommer les choses, c’estajouter du malheur au monde » disait Camus. Et pour cause : noustouchons là à une forme aboutie de dictature : celle qui passe parl'élimination des mots et leur substitution par des formules qui lissentl'irruption du mal absolu. Ce qui n’est pas nommé n’existe pas, ce qui n’estpas perçu ne peut être pensé. Et encore moins pansé.
La réalité : guet-apens, lynchage,meurtre, homicide. Les formules : « mort des suites de ses blessures »,« mort de la chute entraînée par les coups » : tour de passe-passeopéré par certains de ceux supposés faire respecter les lois. La belleaffaire ! connu, évidemment pour des faits déjà graves, le meurtrierd’Elias n’avait pas été inquiété. Non ! la maire du quartier avait aidé safamille en difficulté ! aidé, vraiment ? A laisser leur fils deveni run meurtrier ? Financer ceux qui transgressent etlaissent transgresser est un encouragement car la précarité qui favorise laviolence n’est pas tant matérielle que psychique. C’est une insulte auxfamilles très modestes voire pauvres qui éduquent bien leurs enfants que delaisser penser le contraire.
Notre justice n’est pas icilaxiste ni en manque de moyens mais bel et bien pervertie par un angélismeidéologique insoutenable. Dans une affaire un peu plus ancienne, un magistratavait expliqué sur un plateau de télévision que dans notre droit «on peutlyncher un homme sans vouloir le tuer" ; qu’est-ce à dire, sinon labanalisation de la barbarie et le refus de regarder la réalité.
Au nom du bien il faut interdirede dire, de penser, et d'interdire. En revanche, en ce qui concerne les actesde barbarie, la disproportion totale de la réponse est à peine croyable. Le motétant travesti ou supprimé, la réalité ne peut plus être pensée. Réalité pourtant qui nous presse de penser « par-dessus » l'âge (sidérant) du coupable pour se concentrer sur la situation (perpétuelle) des victimes. Car il s’agit toujours de « l’enfant de ».
La litanie des "ables", intolérable, insupportable, inacceptable de nos politiques, les condoléancesbien fades énumérées pour mieux masquer comment on en est arrivé là en France,depuis trente ans, n’oublient que deux mots : responsable et coupable. « Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes.
Cette violence juvénile, de plus en plus précoce, de plus en plus barbare, de moins en moins« motivée » (elle ne revendique rien, elle se contente de détruire)est perceptible par les pédopsychiatres et les professionnels concernés. Ellen'est pas seulement croissante quantitativement mais différente,qualitativement. Une violence décontenancée dans une société désarticulée.
La répétition des actes barbares et non plus simplement provocateurs, mais bel et bien déshumanisantssont pour le moins sidérantes. Il ne s'agit pas là de délinquants adolescentstransgressant les règles par des vols de mobylettes ou des insultes. Il s'agitlà d'enfants dont l'humanisation(apprentissage du fonctionnement à plusieurs, de ce que signifie demander,attendre, du « chacun son tour », du « pour de faux et dupour de vrai », de la différence entre penser et agir, entre dire etfaire, de l’empathie, des règles élémentaires de réciprocité, etc) a été unéchec complet et qui, à la faveur d'une puberté qui leur donne lesmoyens physiques de leurs pulsions de mort (force musculaire et augmentation de la vitesse de l’influx nerveux), sèment la terreur et vont pousser les honnêtesgens à réclamer, épuisés d'avoir peur, une société de contrôle qui necontrôlera qu'eux, et toujours pas les mineurs hyper violents que ni la famille ni l'école (si tant est que le fonctionnement familial parfois clanique ne l’enempêche pas) n'a outillés.
S’il y a différents profils de coupables, un point commun à ces tragédies sont les nombreux antécédents…aboutissant au plus à de courtes peines non appliquées et d’innombrablesrappels à la loi assortis d’une deuxième (Vingtième ?) « chance ». Précisons qu’on ne peut rappeler que ce qui a été antérieurement appris. Ces mineurs se fichent éperdument de la loi puisque la vie n'a aucune valeur. Notre loi ne fait pas effet « dans leur tête ». La loi pour eux, c’est la loi du plus fort, sinon on est « humilié ». Ce n’est pas le « principeresponsabilité » mais le « principe honneur ». Donc une anti-loidans notre registre anthropologique, parce qu’antinomique de l’interdit, dusurmoi, de la capacité à s’empêcher. La loi du plus fort est au contraireencouragement à précipiter le geste le plus violent possible. C’est-à-dire que nous abordons, avec notre modèle reposant sur la notion de culpabilité et de réparation, des fonctionnements claniques constitués autour de la loi duplus fort, de la notion d'humiliation. Intolérance à la frustration,impulsivité majeure, absence totale de remords, le clan fonctionne"contre" et pas « en articulation avec » le mondeextérieur. Il y a l'endogroupe (la bande, la famille, le quartier) et l'exogroupe (les ennemis) comme le rappelle Maurice Bergé. Il peut s'y greffer alorsn'importe quel motif (racial : sale youpin ; sexuel : salope devant une jeunefemme en jupe ; religieux etc) car au fond le motif est souvent « attrapéau vol » pour rationaliser coûte que coûte dans l’après coup la déchargede violence impérieuse. Le but est de triompher et quand on ne peut triompherdans le bon, (comme à sa façon si innocente, Elias le faisait en s’entraînant pour gagner avec son équipe dans un cadre sain de compétition sportive, d’abordpour le plaisir du jeu et ensuite dans la joie de gagner sans faire mal),on triomphe dans l'horreur (« elle a pris cher cette salope »,« ça lui apprendra » (à un cadavre, donc indifférenciation vie/mort) :phrases entendues chez des mineurs pendant des dépositions).
En "donnant une deuxième chance" après un premier délit, c'est une double condamnation que l'on prononce : envers la prochaine victime. Et envers le coupable, en lepoussant à recommencer plus fort pour rencontrer la limite que bien évidemmentil recherche à son insu.
C'est exactement le contraire quela psyché humaine exige : une sanction immédiate et exemplaire au premier délitpour l'exemple pour que cesse immédiatement le vertige de toute-puissance. Depuis 40 ans, la France s'enlise dans la destruction de tous les cadres structurantsau nom d'une fausse liberté qui sapent les conditions de celle-ci. La liberté de "défoncer", de "ramollir" la vieille dame qui rentrechez elle, l'ado qui sort du foot, la jeune femme qui sort du métro ? C'estde notre réalité de parents qu'il s'agit. De la vie sacrée de nos enfants et de tout un chacun.
Il est nécessaire de revenir auxfondamentaux de la société. L'être humain à l'état de nature ne peut garantirde façon optimale sa survie du fait de ses penchants pour la violence. Lasociété, avec ses lois, ses codes, ses traditions aussi, offre le cadre au seinduquel la vie en communauté est régulée, le commerce et la diplomatieminimisant les risques de guerre par exemple, et les tribunaux, celui devengeance. Et les missions régaliennes. Celles qui finalement définissentl'État moderne depuis François Ier et pour lesquelles notre pays peut se vanterd’être en échec patenté depuis Giscard.
Requalifier des faits dans unesituation où la victime de ces actes de barbarie est décédée révèle larégression psychique majeure de notre époque. Une idéologie où il ne faut pasinterdire, pas punir, pas enfermer, pas sanctionner. Ce rousseauisme 2.0 aquelque chose d’indigeste. Si le cerveau humain met 24 ans à atteindre samaturité, c’est bien que l’environnement est essentiel à sa structuration. Maisle sentiment d'impunité est tel que la loi n'est plus efficiente. Elle n'estplus préventive donc. Elle court après les faits. Qui se multipliant,deviennent un risque "intégré" pour un grand nombre d'entre nous. Quesommes-nous devenus psychiquement pour ne plus réagir face à la hainedébridée et nier que face à la violence ce n’est pas de sentimentalisme,ni d’indignation, mais de force dont nous avons besoin ?
Marie-Estelle DUPONT